Suite à la parution de La Guerre Culturelle (Éditions Presses de la Délivrance), Evelyne Joslain est interviewée par Etienne Fauchaire dans The Epoch Times.
Epoch Times : « C’est avec Wilson que la guerre
culturelle commence vraiment », écrivez-vous. Pouvez-vous expliquer
pourquoi Woodrow Wilson est à vos yeux le « premier président
mondialiste » et en quoi 1913 est une année pivot dans l’ascension du
socialisme en Amérique ?
Évelyne Joslain : Woodrow Wilson fut le premier président
« progressiste » des États-Unis, c’est-à-dire, le premier chef de
l’exécutif de gauche ouvertement acquis aux idées socialisantes, voire
socialistes, de son époque. Mais il fut aussi, et surtout, le premier
président cosmopolite, ce que l’on appellerait aujourd’hui un mondialiste.
Là où ses prédécesseurs voyaient en l’Amérique une nation à part,
exceptionnelle par son attachement à la liberté, Wilson, lui, rompait
avec cette tradition : il méprisait la Constitution américaine et
considérait les modèles européens comme supérieurs. Sa fascination pour
le système parlementaire britannique ou l’État-providence bismarckien en
témoigne.
Mondialiste, il le fut aussi par sa politique étrangère, en engageant
les États-Unis dans la Première Guerre mondiale, jouant cependant un
rôle décisif dans la victoire des Alliés, et en inaugurant une doctrine
géopolitique au nom de laquelle l’Amérique se devait d’assurer la
liberté du commerce maritime mondial et le libre-échange entre
États-nations. Il est à l’origine de la Société des Nations (SDN),
ancêtre des institutions internationales supranationales.
Comme
je le rappelle dans mon livre, le sénateur Henry Cabot Lodge fut l’un
des premiers à comprendre et dénoncer l’idée mortelle pour l’Amérique et
les autres nations d’une souveraineté supranationale en devenir. Pour
Wilson, c’était « le monde d’abord, l’Amérique en dernier ». Son
irénisme foncier l’empêchait de concevoir la corruption inévitable de
grands organismes internationaux incontrôlables. Certes, sa SDN échoua.
Mais l’idée demeura.
Wilson a aussi définitivement marqué l’Amérique de l’intérieur, par
des réformes adoptées en 1913, et imitées dans tout l’Occident :
création de l’impôt sur le revenu (impôt direct sur les citoyens,
remplaçant les droits de douane qui frappaient les pays étrangers),
élection des sénateurs au suffrage universel, et surtout, création de la
Réserve fédérale, une banque centrale indépendante du pouvoir exécutif.
Diana West, dans son ouvrage magistral American Betrayal : The Secret Assault on Our National Character, n’exagère en rien en parlant de trahison du caractère national. C’est bien l’esprit des Pères Fondateurs que Wilson a renié.
Il est donc tout à fait amusant que Donald Trump envisage le
démantèlement des héritages les plus délétères de cette année 1913, qui
fut en réalité l’ouverture officieuse de la Guerre culturelle minant
l’Amérique depuis plus d’un siècle.
En 1944, lors de la Conférence nationale des Partis
communistes, Alexander Trachtenberg, éditeur de journaux marxistes et
activiste au sein du Parti communiste américain, a tenu ces mots devenus
célèbres : « Lorsque viendra le moment de prendre le contrôle de
l’Amérique, nous ne le ferons ni sous la bannière du communisme, ni sous
celle du socialisme : ces termes sont trop entachés et repoussants pour
le peuple américain. Non, nous nous emparerons de l’Amérique sous des
étiquettes que nous aurons rendues séduisantes : le libéralisme, le
progressisme, la démocratie. Mais nous la prendrons bel et bien ! »
Aujourd’hui, il n’est pas rare d’entendre des figures politiques ou
médiatiques défendre des idées traditionnellement classées à gauche ou à
l’extrême gauche, tout en se réclamant du libéralisme et de la
démocratie. De quelle manière le terme « libéralisme » a-t-il été
progressivement vidé de son sens originel et détourné à des fins
idéologiques ?
Alexander Trachtenberg, marxiste américain né en 1886, fut un éditeur
militant et un révolutionnaire pur, convaincu, à l’instar d’Antonio
Gramsci, que la transformation des sociétés passe par le temps long.
Un siècle plus tard, cette stratégie portait ses fruits : deux jours
avant son élection à la présidence des États-Unis en 2008, Barack Obama
déclara, dans une annonce jubilatoire à ses électeurs : « Nous sommes à
deux jours de la transformation en profondeur de l’Amérique », renouant
ainsi avec les prédictions de Trachtenberg.
… Depuis les débuts du « progressisme », terme choisi pour masquer un
socialisme larvé, les théoriciens de gauche ont systématiquement
cherché, avec succès, à manipuler le langage pour dissimuler leur
identité idéologique véritable et leurs objectifs réels. Ce processus
s’est déroulé en plusieurs étapes – que je détaille dans mon livre – et a
conduit, dès les années 1970 et l’avènement du politiquement correct, à
l’établissement d’une véritable nomenclature codée.
Notons que ce sont les universités qui, bien souvent, ont été à
l’avant-garde de cette subversion lexicale, forgeant des expressions
nouvelles et détournant le sens des mots afin de produire des versions
« acceptables » des réalités, c’est-à-dire conformes à l’idéologie de
gauche.
… En Europe, les « libéraux » … européens revendiquent leur différence avec les libertariens
américains opposés à un gouvernement interventionniste, si bien que cela
leur permet d’adhérer pleinement à cette idée d’un super-État européen.
… Ils se montrent tout aussi muets face à l’immigration incontrôlée, en
réalité vraisemblablement voulue et donc contrôlée par les idéologues
mondialistes. Ils n’émettent jamais non plus de critiques envers les
institutions internationales ni les structures globalistes, n’ayant de
cesse, en revanche, de mépriser tout ce qui touche de près ou de loin au
« populisme », c’est-à-dire, en réalité, aux aspirations des peuples
enracinés. …
… Dans le sillage des idées d’Antonio Gramsci et de Léon
Trotsky, un intellectuel communiste hongrois exilé à Berlin, Georg
Lukács, participa en 1923 à la fondation de ce qui allait devenir
l’École de Francfort. Aux côtés de plusieurs penseurs allemands, juifs
pour la plupart qui fuiront par la suite le nazisme pour se réfugier aux
États-Unis, Lukács contribua à l’implantation sur le sol américain de
cet institut conçu dès l’origine comme un outil de subversion culturelle
dans le cadre de la « longue marche à travers les institutions ».
Pouvez-vous revenir sur la nature idéologique de l’École de Francfort,
sur sa stratégie d’action intellectuelle et sur l’héritage qu’elle a
laissé, notamment dans la genèse du phénomène aujourd’hui qualifié de
« wokisme » ?
L’École de Francfort fut à l’origine un think tank marxiste installé
au sein de l’Université de Francfort. J’ignore ce qu’il en reste
aujourd’hui sur place, mais son héritage intellectuel, lui, s’est
largement exporté, notamment aux États-Unis, où il s’est naturellement
enraciné à l’Université Columbia. Cette institution est devenue, dès les
années 1930, l’épicentre de la révolution gauchiste qui, à partir de
1968, s’est diffusée dans la quasi-totalité des campus américains.
… Il est important de rappeler que la violence n’est pas une dérive
accidentelle de l’ultra-gauche, mais un outil assumé de son arsenal
idéologique. Les penseurs de l’École de Francfort ont toujours
revendiqué la désobéissance civile, la subversion, voire la
confrontation directe, au nom de la supériorité morale de leur cause. La
violence est justifiée parce que les fins seraient nobles, et les
adversaires, par définition, coupables.
Enfin, tous les concepts forgés dans les milieux universitaires de
gauche depuis les années 1980 – dans le sillage d’Howard Zinn, Edward
Saïd, Noam Chomsky – s’inscrivent dans la continuité directe de la
Théorie Critique, la marque de fabrique de l’École de Francfort. C’est
cette matrice idéologique extrémiste qui a abouti au wokisme, promu
d’abord sous Barack Obama, puis sous Joe Biden, et qui continue
aujourd’hui à irriguer la gauche radicale occidentale.
… Autre marqueur dans cette longue guerre culturelle que
vous décrivez : l’immigrationnisme, qui a encouragé l’importation
massive de millions d’étrangers en Occident afin de servir, selon vous,
l’agenda mondialiste porté par la gauche. À ce titre, vous affirmez que
la loi américaine sur l’immigration du 3 octobre 1965 constitue à elle
seule « une révolution mondiale », dans la mesure où elle a rapidement
essaimé en Europe, alors fragilisée moralement par la décolonisation.
Quelle est la genèse de cette loi, et quelles en ont été les
répercussions pour l’ensemble du monde occidental ?
La Loi de 1965 sur l’immigration aux Etats-Unis, connue sous le nom d’Immigration and Nationality Act,
doit son adoption en grande partie à l’activisme du sénateur Ted
Kennedy. Elle constitue l’aboutissement de plusieurs courants
idéologiques ayant émergé dans le monde avant de s’implanter et
d’émerger en Amérique.
Il faut rappeler le poids symbolique de la conférence de Bandung en
1955 précédant un vent de décolonisation. Ce mouvement sera soutenu par
des Américains, qui ont vu d’un mauvais œil des Européens, bénéficiaires
de l’aide militaire et financière américaine, s’accrocher à leurs
vastes et coûteux empires coloniaux.
À cela s’ajoutait l’essor de l’anti-américanisme porté par les
intellectuels progressistes des années 1950, Lionel Trilling en tête :
désobéissance civile, non-conformisme et émergence d’un “chic radical”…
Vingt ans avant l’universitaire décolonialiste palestino-américain
Edward Saïd se dessinait déjà cette préférence pour l’Autre :
l’étranger, l’exotique, perçu comme nécessairement opprimé. Il devenait
chic et moralement vertueux de se préoccuper de la misère du “Tiers
Monde”, appellation nouvellement formée.
Une autre idéologie sous-jacente accompagne ce bouleversement : celle
des frontières ouvertes, ou plutôt, d’un monde sans frontières, où
l’accueil inconditionnel devient un impératif moral, et où les
populations de souche sont sommées d’accueillir et d’accorder des droits
civiques à tous ceux qui se présentent.
Tout cela s’inscrivait aussi dans le contexte des directives venues
du fameux concile Vatican II. Le sénateur Kennedy, catholique par
héritage familial sinon par ses mœurs personnelles, était sensible à
tout ce fatras intellectuel, en plus d’être désireux de laisser son nom
dans l’histoire. Il n’hésita donc pas à mentir outrageusement en
affirmant que cette loi « n’apporterait aucun changement indésirable »
ou « n’était en rien révolutionnaire », et réussit à l’imposer au
Congrès. On connaît la suite.
En soixante ans, sous l’effet de cette loi d’inspiration
révolutionnaire, l’Amérique a ainsi connu plusieurs vagues migratoires
successives qui ont profondément transformé son ADN fondateur.
L’Union européenne continue à promouvoir cette même politique, et le
Royaume-Uni, bien qu’ayant quitté l’Union, continue d’en appliquer les
principes avec des effets identiques. La gauche transnationale
occidentale ne tolère aucune remise en question de ses politiques
migratoires. L’Angleterre de Keir Starmer, trotskiste devenu Premier
ministre, en offre une dernière illustration frappante : Renaud Camus,
auteur de la théorie du Grand Remplacement, vient tout juste de se voir
refuser l’entrée sur le territoire britannique. Son crime ? Avoir
qualifié ce processus de remplacement organisé des populations de souche
de « génocide culturel et civilisationnel » de l’Europe.
Il convient également de noter que, bien que cet Immigration Act de
1965 précède d’un an la formulation de la doctrine Cloward-Piven – du
nom des deux sociologues marxistes enseignant à Columbia –, il est
évident qu’elle s’inspirait déjà de leurs travaux en cours. Au cœur de
cette pensée : l’idée qu’une crise, savamment provoquée par la
saturation des services publics et l’effondrement des institutions –
sous l’effet de vagues d’émeutes, de catastrophes orchestrées et
d’arrivées massives d’étrangers soigneusement non assimilés – pourrait
déclencher une révolution marxiste.
La crise, réelle ou fabriquée, constitue un excellent moyen pour imposer
aux populations des mesures impopulaires et totalitaires. …
… Dans le cadre de ce mouvement de balancier idéologique
entre les États-Unis et l’Europe, vous affirmez que « Lyndon B. Johnson
est le premier président responsable de la guerre culturelle », et que
sa politique a directement inspiré, en France, la loi Pleven de 1972,
première législation antiraciste adoptée dans l’Hexagone. Cette loi,
souvent critiquée pour avoir permis un usage militant et judiciaire des
tribunaux par certaines associations woke, a aussi préfiguré,
rappelez-vous, la loi Gayssot de 1990, portée par un député communiste,
qui pénalise le racisme, l’antisémitisme, ainsi que la contestation de
crimes contre l’humanité.
Avec Lyndon B. Johnson, la guerre culturelle est devenue une réalité
tangible et visible. Il s’est inscrit dans la continuité de ses
prédécesseurs démocrates – Woodrow Wilson, qui avait déjà introduit des
idées socialistes, et Franklin D. Roosevelt, architecte d’un État
profond tentaculaire –, mais ce président-là fut celui qui creusa un
fossé définitif entre la droite et la gauche américaines. Un fossé
devenu, soixante ans plus tard, irréconciliable.
Johnson ne s’est pas contenté de politiques sociales : il mit en
place un arsenal de lois qui instituèrent un traitement préférentiel de
certains citoyens au détriment d’autres, jugés moins « méritants ». À
travers un système redistributif d’allocations, de privilèges et de
« droits » spécialement créés par le gouvernement – en rupture avec les
droits universels garantis par la Constitution –, il posa les fondations
d’un clientélisme systémique.
Parallèlement, il amorça la militarisation idéologique de la justice,
désormais à deux vitesses, à partir notamment de la Loi sur les droits
civils de 1964, qui permit à certains groupes de bénéficier de cabinets
d’avocats gratuits.
… Vous abordez également longuement l’écologisme, dont vous
situez le coup d’envoi idéologique en 1972 avec le rapport Meadows du
Club de Rome. Vous vous indignez que le scandale du Climategate, survenu
en 2009, n’ait pas « définitivement révélé l’imposture planétaire » que
constitue la « lutte contre le changement climatique ». En quoi
est-elle devenue, à vos yeux, « le cheval de Troie de la gauche marxiste
et un pilier central du wokisme » ?
La lutte contre ledit changement climatique est un exemple éclairant
des extrémités auxquelles la gauche néo-marxiste est prête à recourir
pour atteindre son objectif fondamental : la destruction du capitalisme
et des sociétés traditionnelles. Ce sujet est devenu le Cheval de Troie
par excellence de cette gauche, et ce que je considère comme le pilier
central du wokisme, avant même celui de l’immigration.
Pourquoi ? Parce que les deux autres piliers du wokisme – les
obsessions identitaires sexuelles et les questions raciales
obsessionnelles – ne font pas l’unanimité au sein de la gauche
elle-même. En revanche, la cause climatique, elle, rassemble. Elle se
présente comme une croisade universelle, une urgence planétaire, un
idéalisme vert qui séduit particulièrement les jeunes générations,
toutes cultures confondues. C’est le sujet vertueux par excellence,
celui qui vous place instantanément dans le camp du Bien.
C’est aussi un sujet parfaitement compatible avec la dialectique
marxiste : la Terre, idéalisée puis déifiée, est décrite comme une
victime exploitée et pillée par l’homme, figure de l’oppresseur
capitaliste, destructeur par ses activités et coupable par sa
démographie.
Plus encore, les néo-marxistes les plus radicaux vont jusqu’à établir
un lien direct entre le climat et l’immigration : les populations du
Sud global ne fuiraient plus seulement la misère ou les conflits, mais
les conséquences environnementales des exactions des anciens
colonisateurs du Nord. L’immigré devient ainsi « réfugié climatique ».
Il fallait y penser. Le pape François et Greta Thunberg ont largement
œuvré pour légitimer cette vision.
Ce sujet rallie également toutes les élites mondialistes : têtes
couronnées, institutions internationales, politiciens, financiers,
médias, artistes, universitaires, scientifiques subventionnés,
milliardaires rouges et lobbies mondialistes… tous trouvent un intérêt
très concret à entretenir l’alarmisme climatique. Et, dans cette grande
mécanique idéologique, c’est l’Union européenne, bien plus que les
États-Unis, qui apparaît aujourd’hui comme la surface du globe la plus
dramatiquement atteinte par le catastrophisme climatique.
